458 000 emplois générés par l’apprentissage : et si la politique du rabot fragilisait la poule aux œufs d’or ?

Le gouvernement prévoit de réduire les aides à l’apprentissage afin d’économiser 200 millions d’euros en 2026 puis 700 millions en 2027. Pour Bruno Coquet, chercheur associé à l’OFCE, il convient toutefois d’éviter de fragiliser un système qui a largement fait ses preuves en appliquant une politique de réduction trop brutale.
Ce n’est pas une surprise : l’exécutif va diminuer les aides à l’apprentissage pour économiser 200 millions d’euros en 2026 et 700 millions l’année suivante. Après l’eldorado de l’après-Covid, période durant laquelle les aides à l’embauche avaient atteint 6 000 euros, le gouvernement resserre la vis. Dès l’an dernier, ces aides avaient déjà été ramenées à 5 000 euros pour les PME de moins de 250 salariés et à 2 000 euros pour les grandes entreprises, quel que soit le niveau de diplôme. Nouvelle étape donc cette année, dans un contexte de fortes contraintes budgétaires.
Concrètement, le nouveau barème réduit de 500 euros les aides pour les jeunes préparant un BTS (soit 4 500 euros pour les entreprises de moins de 250 salariés et 1 500 euros pour les plus grandes). Le coup de rabot est encore plus net pour les formations de niveau licence, master ou école d’ingénieur : les entreprises de moins de 250 salariés percevront 2 000 euros et seulement 750 euros au-delà. En revanche, les montants sont maintenus pour les jeunes préparant un bac professionnel, un BEP ou un CAP. L’exécutif entend ainsi préserver la dynamique pour les moins diplômés tout en freinant la forte progression de l’apprentissage dans le supérieur, estimant que les entreprises — notamment les grandes — peuvent davantage contribuer à l’embauche d’apprentis. En creux, le gouvernement considère que les étudiants du supérieur auraient moins besoin de ce levier pour s’insérer.
une baisse déjà visible des contrats
Malgré tout, ces économies pourraient peser sur le nombre d’apprentis, estimé à 830 000 en 2025. Le total pourrait rapidement retomber autour de 700 000 à la prochaine rentrée. Les jeunes en recherche d’entreprise cette année risquent d’essuyer davantage de refus en raison de la réduction des aides.
Pour mémoire, les précédents tours de vis ont déjà produit des effets. En 2025, le nombre de contrats d’apprentissage a reculé de 4,4 % par rapport à 2024, pour atteindre 768 800 fin octobre (contre 804 131 un an plus tôt), selon les derniers chiffres du ministère du Travail publiés le 30 décembre. Le recul est particulièrement marqué dans l’enseignement supérieur (-6,3 % sur un an). Il s’agit surtout d’une première baisse depuis la réforme portée par Muriel Pénicaud en 2018, qui avait libéralisé le système de l’apprentissage.
Les conséquences se font aussi sentir sur l’emploi. D’après une note de l’Insee publiée en novembre, environ 60 000 emplois ont été détruits entre juin et septembre 2025 dans le secteur privé, dont les deux tiers seraient liés à la baisse des contrats d’apprentissage.
Pour mieux comprendre les enjeux, Challenges a interrogé Bruno Coquet, chercheur associé à l’OFCE.
Le coup de rabot du gouvernement sur les aides à l’apprentissage est-il pertinent ?
Bruno Coquet – Il est vrai que, pendant la crise sanitaire, le gouvernement a massivement soutenu l’apprentissage, notamment via des aides à l’embauche très généreuses. Selon mes estimations, cette politique a coûté environ 30 milliards d’euros en 2025. Dans le détail, un tiers des dépenses correspond aux coûts de formation, 40 % aux aides aux employeurs et le reste aux aides versées aux apprentis. Les réductions ont déjà commencé, permettant des économies significatives, même si le coût global demeure supérieur à celui d’avant la crise. L’objectif est de revenir à l’aide unique telle qu’imaginée dans la réforme de 2018. Le dispositif issu de la loi Pénicaud constitue en effet une référence solide, bien équilibrée et politiquement acceptable. Le contrat d’apprentissage resterait ainsi le contrat aidé le plus généreux pour les jeunes et le moins coûteux pour les employeurs.
Les aides exceptionnelles mises en place pendant le Covid ont dopé l’apprentissage. Est-il risqué de les supprimer ?
Tout l’enjeu consiste à revenir à des niveaux d’aides soutenables pour les finances publiques sans tuer la poule aux œufs d’or. Le succès de l’apprentissage après la crise sanitaire est clairement lié à l’aide exceptionnelle à l’embauche, très attractive pour les entreprises. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le stock total d’apprentis est passé de 487 000 fin 2019 à 1,02 million fin 2023. Au total, 458 000 créations d’emplois seraient directement ou indirectement liées à cette aide.
Faut-il aller plus loin pour rationaliser un dispositif coûteux pour l’État ?
Il faut veiller à ne pas franchir la ligne de flottaison et provoquer des effets négatifs. Par exemple, il ne faudrait pas fragiliser les centres de formation d’apprentis (CFA) en réduisant les niveaux de prise en charge des contrats. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le coût annuel d’un apprenti dans le supérieur s’élève à 8 700 euros, contre 13 000 euros pour un étudiant en master à l’université. L’apprentissage reste donc moins coûteux que l’université… Cela n’empêche pas de réfléchir à des pistes de rationalisation en identifiant des sources de financement plus pérennes.
Quels leviers pourraient être activés ?
Il serait pertinent d’envisager une hausse de la taxe d’apprentissage. Celle-ci est en effet calibrée sur le stock d’apprentis de 2017, soit plus de deux fois inférieur au niveau moyen actuel. En 2024, elle a rapporté environ 4 milliards d’euros, un montant insuffisant pour financer le dispositif. L’État doit donc recourir à l’endettement ou à des prélèvements sur les caisses de l’assurance-chômage. On peut aussi s’interroger sur l’exonération de CSG et de CRDS dont bénéficient les apprentis, une situation atypique dans le paysage des aides publiques.

SOURCE : Challenges

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