La formation professionnelle des jeunes éloignés de l’emploi montre ses limites

La Chambre territoriale des comptes dresse un constat préoccupant sur la politique de formation professionnelle destinée aux jeunes éloignés de l’emploi en Nouvelle-Calédonie. Dans un rapport rendu public lundi 21 septembre, l’institution pointe notamment des difficultés de gouvernance, un manque de pilotage, l’absence d’une véritable stratégie commune ainsi qu’une forte diminution des moyens financiers consacrés à ces dispositifs.
L’analyse porte sur la politique menée depuis 2020 par la Nouvelle-Calédonie en faveur des jeunes rencontrant des difficultés d’accès à l’emploi. Malgré l’importance accordée à la formation professionnelle dans les politiques publiques du territoire, les résultats restent limités. La Chambre évoque ainsi une efficacité seulement partielle et un impact encore insuffisant sur l’insertion durable des jeunes.
Une gouvernance qui manque de coordination
La formation professionnelle est considérée depuis plusieurs années comme un outil essentiel pour favoriser le développement économique, l’insertion et le rééquilibrage territorial en Nouvelle-Calédonie. Cette ambition figure notamment dans les orientations définies depuis l’accord de Nouméa.
Pourtant, selon la Chambre territoriale des comptes, cette volonté politique ne se traduit pas suffisamment dans la mise en œuvre des dispositifs. La responsabilité de la formation professionnelle est répartie entre plusieurs acteurs, notamment la Nouvelle-Calédonie et les trois provinces, rendant l’organisation particulièrement complexe.
Cette multiplication des intervenants complique le pilotage de la politique publique. Les dispositifs de gouvernance existants ne permettent pas toujours de coordonner efficacement les différentes actions menées sur le territoire.
La Chambre relève notamment qu’aucune des stratégies engagées n’a fait l’objet d’un véritable bilan permettant d’en mesurer les résultats. La conférence des exécutifs, autour de laquelle les principaux acteurs doivent normalement se coordonner, ne s’est pas réunie entre 2020 et 2025.
Le Conseil stratégique de l’emploi, de l’insertion, de la formation et de l’orientation professionnelle est également peu mobilisé par les provinces. Cette organisation, initialement pensée comme une gouvernance partagée, apparaît donc fragmentée et sans vision stratégique suffisamment structurée.
Des financements fortement réduits en dix ans
La question des moyens financiers constitue un autre point majeur du rapport. En 2015, la Nouvelle-Calédonie et les provinces avaient mis en place une stratégie consacrée à l’emploi et à l’insertion professionnelle.
Jusqu’en 2020, celle-ci avait notamment bénéficié d’un financement de 3,6 milliards de francs provenant du Fonds européen de développement.
Le fonctionnement du Groupement pour l’insertion et l’évolution professionnelle, le Giep, fait également l’objet de critiques. Selon la Chambre territoriale des comptes, les provinces participent peu à son fonctionnement, aussi bien sur le plan financier que politique. Aucune véritable orientation stratégique concernant cette structure n’a par ailleurs été validée par le gouvernement ou le Congrès.
Cette absence de coordination intervient dans un contexte de diminution importante des moyens consacrés à la formation professionnelle. En dix ans, les crédits dédiés à cette politique ont été divisés par deux.
Cette baisse entraîne directement une réduction du nombre d’actions de formation proposées aux jeunes les plus éloignés de l’emploi. Pour la Chambre, cette évolution complique fortement la capacité des institutions à accompagner l’ensemble des publics concernés et à atteindre l’objectif de ne laisser aucun jeune sans solution.
Un public encore difficile à identifier précisément
La Chambre territoriale des comptes relève également une difficulté importante : les institutions disposent encore d’une connaissance insuffisante du public auquel ces dispositifs doivent s’adresser.
Les jeunes éloignés de l’emploi représentent en effet une population nombreuse et particulièrement hétérogène. En l’absence de données consolidées permettant de les identifier précisément, il devient difficile d’adapter les politiques publiques, de suivre les parcours individuels et de mesurer l’efficacité des formations proposées.
Pour établir ses estimations, la Chambre s’est notamment appuyée sur le recensement et les enquêtes sur l’emploi Force de travail réalisées par l’Institut de la statistique et des études économiques.
Selon ces données, près de 27 % des jeunes âgés de 15 à 29 ans, soit environ 15 800 personnes, seraient sans emploi, sans formation professionnelle et sortis du système éducatif.
Cette proportion est largement supérieure à la moyenne nationale. Les situations sont également très différentes selon les territoires. Les jeunes concernés sont particulièrement nombreux dans les provinces Nord et Îles.
Dans certaines communes comme Canala, Bélep, Ouégoa, Poindimié ou Hienghène, plus d’un jeune sur deux serait sans emploi et sans formation. Les données montrent également que 69 % des jeunes concernés sont Kanak.
Un numéro unique pour améliorer le suivi des parcours
Pour mieux connaître ces publics et suivre leur évolution, la Chambre territoriale des comptes recommande notamment la création d’un répertoire calédonien d’identification.
Ce dispositif permettrait d’attribuer un numéro unique aux personnes concernées, qu’elles soient demandeuses d’emploi, stagiaires ou engagées dans un dispositif d’insertion.
L’objectif serait de faciliter le croisement des informations entre les différents organismes et d’obtenir une vision plus précise du parcours de chaque jeune. Pour la Chambre, disposer d’un tel outil constitue une étape indispensable pour améliorer le pilotage et permettre une véritable évaluation des politiques publiques.
L’institution recommande également la mise en place d’un guichet unique permettant aux jeunes de mieux identifier les formations et dispositifs auxquels ils peuvent prétendre.
Le Réseau information insertion formation emploi, ou Riife, ne remplit actuellement pas complètement cette fonction. Ses moyens diffèrent notamment selon les provinces et ses services ne permettent pas de candidater directement en ligne ou d’assurer un suivi complet des jeunes.
Les différentes structures physiques d’accueil rencontrent elles aussi des difficultés. Les informations collectées sont rarement centralisées, ce qui empêche de disposer d’une vision globale et de mettre en œuvre une stratégie permettant d’aller directement à la rencontre des publics concernés.
Le Point A, consacré à l’information sur l’alternance, est identifié comme un dispositif utile. Son action reste néanmoins insuffisante pour toucher l'ensemble des personnes susceptibles d'avoir besoin d'un accompagnement.
Des jeunes qui restent en dehors des dispositifs
Le manque de lisibilité de l’offre de formation constitue également un frein important. Une partie des jeunes éloignés de l’emploi connaît mal les dispositifs existants ou ne sait pas vers quelles structures se tourner pour être accompagnée.
Certains restent même totalement en dehors des dispositifs de formation et d’insertion. Ces publics qualifiés d’« invisibles » ne sont aujourd’hui pas suffisamment identifiés par les différents acteurs de la formation professionnelle.
Ce phénomène rend leur accompagnement particulièrement difficile et accentue le risque d’un éloignement durable du marché du travail.
Seulement 4 à 8 % du public cible accompagné chaque année
Le manque de données disponibles a également limité les possibilités d’évaluation de la Chambre territoriale des comptes.
Face à des informations trop fragmentées, l’institution n’a pas été en mesure de mesurer précisément les résultats de la politique de formation destinée exclusivement aux jeunes éloignés de l’emploi. Son analyse a donc dû être élargie à l’ensemble de la formation professionnelle.
Entre 2020 et 2025, plus de 6 200 personnes ont bénéficié d’actions de formation pilotées par la Nouvelle-Calédonie.
Cependant, seuls deux dispositifs ou formations sur cinq sont réellement consacrés aux jeunes éloignés de l’emploi. Au total, la prise en charge annuelle ne concernerait que 4 à 8 % de la population cible.
La Chambre constate également une diminution progressive du nombre de jeunes éloignés de l’emploi bénéficiant d’une formation.
Des résultats différents selon les types de formation
Toutes les formations ne présentent cependant pas les mêmes résultats.
Les formations collectives certifiantes obtiennent de bons indicateurs auprès des jeunes qui sont déjà engagés dans un parcours de qualification. Elles peuvent ainsi constituer un levier efficace pour ceux qui disposent déjà d’un projet professionnel relativement structuré.
La situation est différente pour les dispositifs préparatoires. Ces derniers jouent pourtant un rôle essentiel puisqu’ils doivent permettre aux publics les plus fragiles de retrouver progressivement une dynamique d’insertion et d’accéder ensuite à une formation qualifiante.
Or, ces dispositifs sont aujourd’hui moins nombreux. Selon la Chambre, cette diminution fragilise la première étape du parcours d’insertion.
Le dispositif Spot, spécifiquement destiné aux jeunes très éloignés de l’emploi, présente par exemple des résultats jugés modestes lorsqu’il s’agit de favoriser une insertion professionnelle durable.
La mobilité et l’hébergement restent des obstacles importants
L’accès à une formation ne dépend pas uniquement de l’existence d’un dispositif adapté. La Chambre territoriale des comptes identifie également plusieurs obstacles matériels et sociaux pouvant empêcher les jeunes de suivre un parcours jusqu’à son terme.
Les difficultés de mobilité et de transport figurent parmi les principaux freins, tout comme les problèmes d’hébergement, la précarité sociale ou encore le manque d’autonomie.
Ces difficultés sont particulièrement importantes pour les jeunes qui résident en dehors du Grand Nouméa et qui doivent parfois se déplacer sur de longues distances pour accéder à une formation.
Les provinces mettent en place différentes solutions pour répondre à certaines de ces problématiques. Toutefois, leurs interventions restent insuffisamment coordonnées avec celles de la Nouvelle-Calédonie.
L’absence d’une stratégie organisée à l’échelle de l’ensemble du territoire limite ainsi l’efficacité globale des dispositifs.
Entre 7 000 et 12 000 jeunes réellement éloignés de l’emploi
La définition même du nombre de jeunes concernés reste complexe.
À partir des enquêtes emploi réalisées par l’Isee, la Chambre territoriale des comptes estime qu’en 2023, entre 7 000 et 12 000 jeunes pouvaient réellement être considérés comme éloignés de l’emploi.
Cela représenterait environ 20 à 22 % des jeunes âgés de 15 à 29 ans.
Une grande partie d’entre eux présente un faible niveau de qualification et dispose de peu ou pas d’expérience professionnelle. Près de 60 % répondraient également aux critères du chômage.
La Chambre appelle toutefois à interpréter ces données avec prudence. Les échantillons utilisés sont réduits, les informations géographiques restent parfois imprécises et les conséquences des événements de 2024 ne sont pas prises en compte dans ces statistiques.
À ces jeunes viennent également s’ajouter ceux qui quittent prématurément le système scolaire.
Chaque année, entre 800 et 1 000 jeunes interrompent leur scolarité au collège ou au lycée sans diplôme, sans qualification et sans solution immédiate d’emploi ou de poursuite d’études.
Six recommandations pour améliorer la politique de formation
À l’issue de son analyse, la Chambre territoriale des comptes formule six recommandations destinées à améliorer l’accompagnement des jeunes éloignés de l’emploi.
La première consiste à simplifier la gouvernance en clarifiant les compétences respectives des provinces et de la Nouvelle-Calédonie et en revoyant le fonctionnement du Giep. Cette évolution est prévue à l’horizon 2026.
La deuxième recommandation porte sur la création d’un répertoire unique permettant d’identifier et de suivre les personnes concernées. Sa mise en œuvre est envisagée d’ici 2030.
La troisième vise à organiser un meilleur partage des informations concernant les parcours des jeunes grâce à un système d’information commun entre les différents acteurs, avec une échéance fixée à 2026.
La quatrième recommande de développer davantage de formations certifiantes spécifiquement destinées aux jeunes éloignés de l’emploi et de mieux les adapter aux besoins en compétences des entreprises. Cette évolution est attendue pour 2027.
La cinquième mesure concerne les obstacles liés au transport et à l’hébergement. La Chambre préconise de développer une offre de formation mieux répartie sur l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie afin de limiter les difficultés rencontrées par les jeunes éloignés des principaux centres de formation.
Enfin, la sixième recommandation prévoit de renforcer le suivi et l’évaluation des dispositifs de formation professionnelle d’ici 2027. L’objectif est de disposer de données plus fiables pour mesurer les résultats obtenus, identifier les dispositifs les plus efficaces et ajuster les politiques publiques en fonction des besoins réels des jeunes.

SOURCE : LNC

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