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ÉDUCATION
26
May 2026

« Dans la peau d'une ingénieure » : ces stages qui réveillent les vocations scientifiques chez les lycéennes

Les clichés poussent encore trop souvent les filles à s'autocensurer et à délaisser les carrières scientifiques. Comment renverser la tendance ? Une école explore la piste des stages en écoles d'ingénieurs pour permettre à des lycéennes de découvrir ces univers de l'intérieur et de croiser des role models.

En 2025, un peu plus de 70 lycéennes de seconde ont vécu deux semaines « Dans la peau d'une ingénieure », dans le cadre d'un programme porté par la fondation EPF, en partenariat avec l'entreprise Vinci et l'association Elles bougent, en alternant une semaine dans une école d'ingénieurs et une semaine en entreprise. Pourquoi offrir à des adolescentes ce type d'immersion professionnelle à ce moment précis de leur parcours ?

L'enjeu est double : faire naître des vocations scientifiques et combattre les stéréotypes de genre. Depuis plusieurs années en effet, la place des femmes dans les formations STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) traduit une stagnation préoccupante. D'après un rapport du Sénat publié en 2025, seul un tiers des chercheurs et un quart des ingénieurs en France sont des femmes, malgré la prolifération des dispositifs en faveur de la mixité instaurés dans les écoles, les lycées et les établissements d'enseignement supérieur.

Cette sous-représentation s'explique par les stéréotypes socioculturels et les biais de genre auxquels les femmes se trouvent confrontées très tôt dans leur entourage : à la maison, à l'école et dans leurs activités culturelles.

Des stéréotypes qui s'enracinent vite

La fabrique d'une culture genrée débute dans le cercle familial, où les adultes stimulent chez les garçons l'esprit de compétition et le développement des compétences physiques, motrices et spatiales par des jeux de construction ou de blocs, qui musclent également leur capacité à raisonner à partir d'informations mathématiques. Les filles, de leur côté, sont plutôt orientées vers des activités variées centrées sur le développement du langage, l'expression des émotions et la sociabilité.

À l'école, les stéréotypes selon lesquels « les filles sont moins douées en maths que les garçons » s'installent très tôt et très vite, alors même que leurs niveaux sont quasi identiques à l'entrée en CP. Pourtant, en quelques mois à peine, les écarts apparaissent et se creusent de l'école primaire jusqu'aux études supérieures.

Selon la recherche, deux types de stéréotypes de genre opèrent à plusieurs niveaux et influencent les choix d'orientation des filles. D'abord, les stéréotypes touchant à leurs propres capacités intellectuelles, du type « Je suis nulle en maths », peuvent freiner leur trajectoire, mais peuvent être surmontés à force de travail et de soutien. Ensuite, il faut compter avec les stéréotypes d'intérêt : des croyances comme « Les maths, ce n'est pas pour moi » ou « Ça ne m'intéresse pas » excluent d'un coup la perspective de telles études. Ces stéréotypes d'intérêt pèsent davantage encore que ceux liés aux compétences.

Dans ce contexte, le manque de confiance apparaît comme la variable centrale qui détermine la poursuite d'études dans ces filières. Les filles ont tendance à sous-évaluer leurs compétences et, par voie de conséquence, leurs chances de réussite dans les cursus orientés vers les sciences, la technologie, l'ingénierie ou les mathématiques (STEM).

Des choix d'orientation profondément genrés

Ces stéréotypes s'invitent inconsciemment dans les pratiques pédagogiques courantes des enseignants, notamment dans la régulation de la prise de parole en cours, où la rapidité de réponse et la prise de risque sont davantage valorisées et encouragées chez les garçons. Le climat d'évaluation, souvent placé sous le signe de la pression du temps et du classement, tend lui aussi à profiter aux garçons, plus à l'aise avec la compétition.

Ces biais se logent également dans les recommandations d'orientation ou dans la manière d'encourager les initiatives des élèves en classe. Malgré les politiques de mixité, cette éducation genrée prépare mieux les garçons à affronter ce type de situations.

Des statistiques récentes confirment ces constantes en France : à la rentrée 2024, près de la moitié des lycéennes de terminale générale (45 %) n'ont retenu aucune spécialité scientifique, soit le double de ce que l'on observe chez les garçons (25 %). Seules 34 % des filles ont combiné deux spécialités scientifiques, contre 52 % des garçons. Le choix des élèves dans les spécialités scientifiques est traversé par d'importantes disparités de genre (voir Tableau 1). Les garçons sont majoritaires dans la plupart des spécialités, à l'exception des SVT (sciences du vivant), historiquement plus féminisées. Seules 1 % des filles ont choisi la spécialité NSI et aucune n'a opté pour les sciences de l'ingénieur, contre respectivement 9 % et 3 % des garçons (MESRE, 2026).

Les filières du numérique sont les moins prisées par les filles comparativement aux garçons, car le numérique renforce souvent ces stéréotypes, en favorisant une nouvelle fois les garçons : via les jeux vidéo, les réseaux sociaux soumis à des algorithmes biaisés et la construction d'une culture « geek » historiquement masculine, qui consolide leurs compétences et leur sentiment de légitimité dans ces domaines, au détriment des filles.


Pour combattre les stéréotypes et corriger les biais de genre ancrés dans les pratiques pédagogiques, plusieurs approches sont préconisées à différents niveaux :

  • intervention précoce dès la maternelle et le CP ;
  • déploiement de pratiques pédagogiques plus inclusives en classe ;
  • sensibilisation du corps enseignant à une pédagogie plus égalitaire et des acteurs institutionnels à une culture scolaire neutre.

D'autres leviers d'action destinés aux collégiennes et lycéennes sont mis en avant par le rapport du Sénat. Ils incluent des rencontres obligatoires avec des « rôles modèles », la rénovation des méthodes d'enseignement des sciences numériques et technologiques et la mise en lumière de l'utilité sociale et des enjeux éthiques des métiers scientifiques.

« Dans la peau d'une ingénieure » : une immersion qui change la donne

Les stages de seconde, dans la lignée de ceux de troisième, constituent une opportunité précieuse pour offrir aux élèves une première immersion concrète dans le monde des études supérieures et de l'entreprise. En proposant des expériences au sein d'écoles d'ingénieur·es et/ou d'entreprises partenaires, ces dispositifs visent à éveiller un intérêt plus personnel et incarné pour les sciences et les technologies, en donnant à voir des applications concrètes des apprentissages scolaires.

Un risque demeure cependant. Bien qu'ouverts à toutes et tous, ces stages peuvent, par leur format mixte, même dans un environnement scientifique stimulant, prolonger certains biais de genre déjà à l'œuvre dans le parcours scolaire.

C'est dans cette logique que les stages exclusivement féminins prennent tout leur sens. En créant un cadre non mixte, ils neutralisent ces dynamiques et offrent un espace dans lequel les participantes peuvent s'exprimer, expérimenter et s'investir pleinement, sans la pression liée aux stéréotypes. Ce type de dispositif favorise une appropriation plus libre des contenus scientifiques et techniques, et contribue à renforcer l'appétit pour ces filières.

Ces stages jouent aussi un rôle clé dans l'orientation, en encourageant plus fortement les participantes à choisir des spécialités scientifiques en première et en terminale, en cohérence avec les compétences et l'intérêt développés au cours de l'expérience. L'objectif est limpide : permettre aux jeunes filles de se projeter concrètement « dans la peau d'une ingénieure », en levant les freins visibles ou invisibles qui peuvent brider leurs ambitions.

Les retours d'expérience des lycéennes ayant pris part à la première édition montrent que cette immersion a modifié leur projet d'orientation initial (49 %). L'expérience semble avoir contribué à faire évoluer leurs représentations des études d'ingénieur et a offert un environnement sécurisant, garantissant un sentiment de légitimité et donnant accès à des modèles féminins, ce qui favorise l'affirmation et l'engagement dans ce domaine.

Reste qu'il est désormais indispensable d'évaluer quantitativement et qualitativement ces effets à long terme pour mesurer dans quelle mesure ces stages exclusivement féminins constituent une réponse adaptée aux enjeux actuels mis en avant par la recherche, et encouragent durablement les choix d'orientation des filles vers les filières numériques et scientifiques.

SOURCE : theconversation.com

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