Études de santé : comment les universités peuvent-elles lutter contre les déserts médicaux ?

Antennes délocalisées, contrats d’engagement de service public, régionalisation de l’internat… Alors que les réformes des études de santé se multiplient, une question reste centrale : comment mieux ancrer les formations dans les territoires afin de contribuer à la lutte contre les déserts médicaux ?
Comment les transformations successives des études de santé peuvent-elles améliorer l’accès aux soins dans les territoires ? Alors que la proposition de loi Garot est examinée par le Sénat, un colloque organisé le 18 juin par France Universités et Portiqo s’est penché sur cette problématique.
« L’avenir de notre système de santé se joue dans les universités, sur les bancs des amphithéâtres et dans les laboratoires », a rappelé en ouverture Philippe Baptiste, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Selon lui, ce sujet illustre pleinement le rôle que les universités peuvent jouer dans la société.
Des réformes dont les effets se mesurent sur le temps long
Impossible de parler de lutte contre les déserts médicaux sans s’intéresser au nombre d’étudiants formés dans les filières de santé. Aujourd’hui, près de 60 000 étudiants suivent les deuxième et troisième cycles des études de médecine, souligne Isabelle Laffont, présidente de la conférence des doyens de médecine. Le nombre d’internes a également progressé de 1 500 en un an.
Mais former un médecin prend au minimum une dizaine d’années. La suppression du numerus apertus, qui avait lui-même remplacé le numerus clausus, ne peut donc produire des résultats immédiats. Les conséquences de ces réformes ne seront visibles que plusieurs années après leur mise en place.
La première promotion issue du numerus apertus commence aujourd’hui à atteindre les épreuves de l’internat. Près de 11 000 jeunes ont ainsi passé le concours, rappelle Marianne Kermarc, représentante de l’Anemf. Mais ils n’exerceront pleinement que dans quatre ans.
Pour la sénatrice Sonia de la Prôvoté, augmenter le nombre d’étudiants ne suffit donc pas. L’enjeu est aussi de les former dans les territoires qui ont besoin de médecins, afin de favoriser ensuite leur installation sur place.
Développer les antennes universitaires dans les territoires
L’une des principales mesures mises en avant ces dernières années consiste à mieux répartir les formations médicales sur le territoire. Cela passe notamment par l’ouverture de premières années d’études de santé délocalisées.
L’objectif affiché est de parvenir à proposer ce type de formation dans chaque département. Pour Philippe Baptiste, ces antennes peuvent également limiter l’autocensure de certains jeunes ruraux qui hésitent à s’engager dans des études longues loin de leur domicile, alors qu’ils pourraient ensuite souhaiter exercer dans leur territoire d’origine.
Mais ouvrir une antenne ne suffit pas. L’Anemf insiste sur la nécessité de proposer un véritable accompagnement humain en présentiel, notamment grâce au tutorat. Les enseignements à distance ne peuvent pas constituer l’unique réponse.
Dans le Grand Est, le travail est mené conjointement avec la préfecture et les universités. Le recteur Pierre-François Mourier souligne toutefois la difficulté à mesurer précisément l’efficacité des différentes implantations. Selon lui, l’enjeu reste de garantir une véritable égalité des chances et de s’interroger sur la pertinence d’antennes affichant parfois un taux de réussite inférieur à 1,7 %.
Renforcer les contrats d’engagement avec les collectivités
Autre piste évoquée pour limiter les zones sous-dotées en professionnels de santé : développer les contrats d’engagement de service public, les CESP.
Ce dispositif permet à des étudiants en santé de recevoir une allocation mensuelle de 1 200 euros pendant leurs études. En contrepartie, ils s’engagent à exercer dans un territoire où l’offre de soins est insuffisante.
Philippe Roingeard, président de l’université de Tours, propose d’aller plus loin. Aujourd’hui accessible à partir de la quatrième année, le CESP pourrait selon lui être ouvert dès la sortie du lycée. Le dispositif pourrait également être davantage développé en partenariat avec les collectivités territoriales.
Une ouverture dès la première année pourrait notamment aider les étudiants en difficulté financière à poursuivre leurs études, tout en les encourageant ensuite à exercer dans les territoires qui les ont accompagnés. Une sélection adaptée des profils resterait toutefois nécessaire.
Le principal obstacle reste financier. Sonia de la Prôvoté rappelle que de nombreuses collectivités rencontrent déjà d’importantes difficultés budgétaires. Cette baisse des moyens se traduit concrètement dans le nombre de contrats proposés : 292 CESP ont été ouverts aux étudiants en santé en 2026, contre 622 l’année précédente.
La régionalisation de l’internat fait débat
Pour Marianne Kermarc, la découverte des territoires doit également passer par une diversification des stages au cours du deuxième cycle. La formation médicale reste aujourd’hui largement centrée sur les centres hospitaliers universitaires.
Développer davantage de stages dans d’autres établissements permettrait aux étudiants de découvrir différentes pratiques professionnelles, mais aussi des territoires dans lesquels ils n’auraient pas spontanément envisagé d’exercer.
Le débat concerne également l’organisation de l’internat. Plusieurs pistes sont étudiées : permettre aux étudiants de choisir une région plutôt qu’une subdivision lors de leurs vœux, ou favoriser certaines zones prioritaires grâce à un système de pondération.
L’Anemf se montre toutefois réservée. L’association rappelle que la procédure d’appariement peine déjà à prendre correctement en compte certaines situations personnelles, notamment celles des couples. Ajouter de nouvelles contraintes territoriales pourrait donc complexifier encore le système.
Pourtant, le lieu de l’internat joue un rôle important dans l’installation future des médecins. Selon Isabelle Laffont, environ un tiers des internes choisissent ensuite de rester exercer dans le territoire où ils ont été formés.
Philippe Roingeard défend donc l’idée d’une régionalisation partielle. L’objectif serait de trouver un équilibre entre les besoins des territoires et la liberté de choix des étudiants. De son côté, l’Anemf craint qu’un système trop contraignant n’incite certains jeunes à poursuivre leur cursus à l’étranger.
Plusieurs réponses pour un problème complexe
Encore faut-il que le nombre et la répartition des postes ouverts à l’internat correspondent réellement aux besoins de santé locaux. Sonia de la Prôvoté pointe notamment le manque de lisibilité de certaines discussions entre les agences régionales de santé et les départements.
Pour elle, les besoins sanitaires des territoires doivent occuper une place beaucoup plus importante dans les décisions d’ouverture de postes et dans l’organisation des formations.
La lutte contre les déserts médicaux ne peut de toute façon reposer sur une mesure unique. Vincent Lisowski, président de la conférence des doyens de pharmacie, compare la situation à un traitement qui nécessiterait plusieurs médicaments plutôt qu’une solution isolée.
Les politiques nationales doivent donc être associées à des initiatives locales : implantation des formations, contrats d’engagement, diversification des stages, répartition des internes et accompagnement des étudiants.
D’autres professions sont également concernées par la désertification médicale. Le secteur de la pharmacie fait face à des difficultés croissantes. Chaque année, environ 250 officines ferment leurs portes, notamment en raison du manque de pharmaciens.
De nouveaux moyens pour réformer la première année
La réforme de la première année des études de santé doit entrer en vigueur à la rentrée 2027. Lamri Adoui, président de France Universités, assure que les établissements seront prêts à accompagner cette transformation, à condition de disposer des moyens nécessaires.
Philippe Baptiste reconnaît qu’une réforme de cette ampleur ne peut être menée sans financements supplémentaires. Une enveloppe de cinq millions d’euros doit ainsi être débloquée dès la prochaine rentrée.
Dans un second temps, le ministre prévoit de défendre le financement de la réforme dans le cadre du projet de loi de finances pour 2027. Les capacités d’accueil devront, quant à elles, faire l’objet de discussions au cas par cas, site par site, avec les recteurs.
Face aux déserts médicaux, les universités apparaissent donc comme des acteurs essentiels, mais elles ne peuvent agir seules. Former davantage de professionnels, mieux répartir les cursus, soutenir financièrement les étudiants et les confronter plus tôt aux territoires sous-dotés constituent autant de leviers à combiner pour espérer produire des effets durables.

SOURCE : LETUDIANT

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