IA et éducation : "Les neurosciences et sciences cognitives entrent enfin dans le débat" (C. de la Higuera, chercheur)

"Toutes les interrogations soulevées il y a plus de dix ans autour de l’informatique refont aujourd’hui surface avec l’IA. Et comme les personnes formées sur ces sujets restent trop peu nombreuses, il existe un risque, au moment d’aborder ce nouveau tournant, de confier une nouvelle fois la compréhension des systèmes d’IA aux mêmes profils, en nombre insuffisant", alerte Colin de la Higuera, titulaire de la chaire Unesco Relia, lors d’une conférence ouvrant la 12e édition du Printemps de la recherche en éducation, le 11 mars 2026. Il revient notamment sur plusieurs travaux récents concernant l’IA et les mécanismes d’apprentissage.
La 12e édition du Printemps de la recherche en éducation s’est ouverte le 11 mars 2026. Elle est organisée par le Réseau des Inspé, en partenariat avec le Cnesco et le Réseau thématique Éducation du CNRS. Le thème retenu cette année est : "Intelligence artificielle et éducation : quels enjeux pour la formation des enseignants", en continuité avec celui de la dernière université d’été du réseau.
Donner davantage de place aux jeunes dans les débats sur l’IA
Lors de cette conférence inaugurale, Colin de la Higuera, professeur en informatique à Nantes université et titulaire de la chaire Unesco Relia (Ressources éducatives libres et intelligence artificielle), également membre du CSP, a rappelé que les problématiques rencontrées aujourd’hui en France autour de l’éducation, de l’IA et de la formation des enseignants sont partagées à l’échelle internationale : "Nous faisons face globalement aux mêmes interrogations, notamment sur la triche, les examens, l’évaluation des acquis" ainsi que sur l’impact de l’IA sur les processus cognitifs liés à l’apprentissage.
Selon lui, il est nécessaire de sortir d’un modèle "vertical" de transmission des savoirs pour évoluer vers davantage de partage, d’ouverture et de transparence. Il insiste également sur l’importance "d’intégrer davantage les jeunes dans les discussions autour de l’IA et de l’avenir de l’éducation. C’est leur environnement, leur société qui se construisent".
L’enseignant attire aussi l’attention sur les enjeux liés à l’évaluation et à la triche. Il souligne la difficulté "de fixer des règles claires et universelles permettant de distinguer ce qui relève ou non de la triche" : "Un correcteur orthographique utilisant l’IA est accepté, mais d’autres usages ne le sont pas ?", illustre-t-il. Il s’interroge également sur l’évolution des formats d’examen, notamment la tendance à remplacer les devoirs à la maison par des épreuves orales. "Au-delà de la simple notation, cela supprime un travail essentiel où l’élève apprend à structurer et maîtriser ses connaissances" ; les oraux ne remplissant pas les mêmes fonctions. Il invite aussi à reconsidérer la pertinence du contrôle continu à l’ère de l’IA.
Des enseignants encore insuffisamment formés en informatique
L’enjeu de la formation des enseignants apparaît d’autant plus crucial que, selon lui, le bilan du virage numérique engagé dans l’enseignement scolaire sous l’ancien ministre Vincent Peillon reste contrasté. Il pointe notamment une formation globalement insuffisante des enseignants en informatique, ainsi que "le faible nombre de postes proposés au Capes numérique et sciences informatiques". Il évoque également un choix politique ayant consisté à apprendre aux élèves à utiliser les outils sans leur expliquer leur fonctionnement.
Ainsi, "toutes les questions posées il y a plus de dix ans sur l’informatique ressurgissent aujourd’hui avec l’IA. Et comme les spécialistes formés restent trop peu nombreux, il existe un risque, au moment d’aborder ce nouveau virage, de confier encore la compréhension de ces technologies aux mêmes personnes, en nombre insuffisant, ce qui complique la situation", analyse-t-il.
Prendre le temps face aux promesses du marché
Colin de la Higuera rappelle également que l’IA constitue un marché en pleine expansion, dont la valeur pourrait atteindre 4 800 milliards de dollars d’ici 2033 selon la CNUCED. Ce développement s’accompagne d’une influence croissante des logiques de marché dans le secteur éducatif : une "accélération en 2025, où certains gouvernements ont conclu des accords avec des entreprises edtech en leur laissant une grande liberté d’action".
Même si la France n’est pas encore pleinement concernée, les arguments des entreprises sont nombreux pour encourager l’adoption de l’IA par les enseignants : gain de temps, amélioration de l’efficacité, assistance à la correction, détection de l’usage d’IA, outils de surveillance, etc. Il regrette que des logiques de productivité, centrales dans certains secteurs, soient présentées comme universelles et imposées au domaine éducatif.
Pour lui, il est essentiel de laisser à la recherche en éducation le temps de produire des résultats, et "de ne pas se contenter d’intuitions ni de céder à la précipitation". Ces résultats commencent d’ailleurs à émerger : le Global AI Index, publié chaque année par l’université de Stanford, montre que l’IA "dépasse progressivement les capacités humaines", aussi bien sur des tâches attendues comme l’analyse radiologique que sur des tâches plus inattendues, notamment en mathématiques et en résolution de problèmes.
S’appuyer aussi sur l’IA pour mieux apprendre ?
Concernant la recherche, le chercheur souligne positivement le fait qu’en 2025, "les neurosciences et les sciences cognitives ont enfin pris part au débat". Elles permettent de poser des questions essentielles : "L’IA menace-t-elle nos capacités d’apprentissage ? Nous rend-elle moins capables intellectuellement ? Ou peut-elle, au contraire, être utilisée pour améliorer les apprentissages ?".
Il met en avant un rapport récent remis au gouvernement australien début mars, qui souligne le risque que les élèves, avec l’IA, "externalisent une part trop importante du travail cognitif nécessaire à l’acquisition des connaissances, des compétences et de l’infrastructure de la pensée". Toutefois, ce même rapport indique que ces effets peuvent être limités grâce à des stratégies pédagogiques adaptées et une conception pertinente des outils éducatifs intégrant l’IA, en renforçant notamment le rôle central des enseignants. Il met également en garde contre un possible accroissement des inégalités sociales face à l’apprentissage lié à l’usage de ces technologies.

SOURCE : AEFINFO

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