Réorientation, césure, passerelles : ce que la France peut apprendre de ses voisins européens

En 2025, près de 18,67 % des candidats inscrits sur Parcoursup étaient des étudiants en réorientation. Un chiffre en forte hausse qui relance les débats autour de la rigidité du système français d’enseignement supérieur. Contrairement à plusieurs pays européens, les parcours universitaires français laissent encore peu de place aux pauses, aux changements de voie ou à l’expérience professionnelle progressive.
Selon les données d’Eurostudent 8, les étudiants français figurent parmi les plus jeunes d’Europe avec un âge moyen de 22,4 ans. La majorité poursuit ses études immédiatement après le baccalauréat, souvent dans un parcours très linéaire.
Le sociologue Nicolas Charles compare d’ailleurs les modèles européens à différents moyens de transport. Pour lui, le système suédois ressemble à « un métro dans lequel on peut monter et descendre à différentes étapes de sa vie », tandis que le modèle français fonctionne davantage comme « un TGV sans arrêt possible sous peine de déclassement ».
Cette rigidité contribue aujourd’hui à la multiplication des réorientations. Entre 2023 et 2025, Parcoursup a enregistré près de 20 000 étudiants supplémentaires engagés dans une nouvelle orientation.
Dans les pays nordiques, la césure est largement intégrée aux parcours
En Suède, commencer ses études plus tard est une pratique largement acceptée. Beaucoup de jeunes choisissent de travailler, voyager ou prendre du temps avant d’entrer à l’université.
Pour Adam Hemdam, cette flexibilité fait partie du fonctionnement normal de l’enseignement supérieur suédois. L’année de césure y est considérée comme une expérience utile, parfois même valorisée dans les parcours académiques.
Cette tendance reste particulièrement forte dans les pays nordiques ainsi qu’en Allemagne, où près de 30 % des étudiants prennent une année avant ou pendant leurs études.
Toutefois, la crise sanitaire a légèrement modifié ces habitudes. Selon Eva Gaudin, les jeunes rencontrent aujourd’hui davantage de difficultés à trouver un emploi sans expérience après le lycée, ce qui pousse certains à entrer directement à l’université.
Des parcours beaucoup plus flexibles dans plusieurs pays européens
Au-delà de la césure, de nombreux systèmes universitaires européens offrent davantage de souplesse dans les choix d’études.
En Suède comme au Royaume-Uni, il est courant de changer de discipline ou de réorganiser son parcours en cours d’études. Cette flexibilité permet aux étudiants de mieux ajuster leur orientation selon leurs intérêts ou leurs projets professionnels.
En Finlande, des passerelles facilitent également les évolutions de parcours entre différentes formations. Les étudiants peuvent poursuivre leurs études à un niveau supérieur même après un changement de filière, grâce à la reconnaissance des acquis.
À l’inverse, en France, les transitions entre disciplines restent souvent complexes. Passer d’une licence de sociologie à une formation en gestion bancaire ou en économie demeure beaucoup plus difficile qu’ailleurs en Europe.
En Angleterre et en Suède, le travail étudiant est valorisé
Autre différence majeure : la place accordée à l’expérience professionnelle pendant les études.
En France, les emplois étudiants concernent souvent des métiers peu qualifiés sans réel lien avec les études suivies, selon une enquête publiée par l’Insee en 2024.
Dans des pays comme la Suède ou le Royaume-Uni, les jobs étudiants sont au contraire intégrés dans la logique de formation et valorisés dans les parcours universitaires.
À University of East London, les étudiants sont accompagnés dans leur recherche d’emploi et peuvent accéder à des missions temporaires directement sur le campus.
Pour Cherise Basslian, l’objectif est de permettre aux étudiants d’identifier et de valoriser les compétences acquises grâce à leurs expériences professionnelles.
Les universités britanniques multiplient aussi les liens avec les entreprises à travers des projets collaboratifs, du mentorat, des stages ou des offres d’emploi directement intégrées aux cursus.
L’Allemagne pousse encore plus loin l’alternance
En Allemagne, le modèle des « Duales Studien » va encore plus loin dans la professionnalisation des étudiants.
Développés principalement dans des établissements privés, ces cursus permettent aux étudiants d’alterner études universitaires et travail en entreprise tout en bénéficiant d’une rémunération stable pendant toute la durée de leur formation.
Ce système favorise une insertion professionnelle rapide et réduit l’inquiétude liée à l’entrée sur le marché du travail.
L’expérience professionnelle acquise au fil des études devient alors un élément central du parcours universitaire et non une activité secondaire.
La question de la justice sociale au cœur du débat
Pour Nicolas Charles, la possibilité de prendre le temps de choisir son orientation représente également un enjeu de justice sociale.
Dans les pays plus flexibles comme la Suède, les étudiants qui hésitent ou changent de voie ne sont pas automatiquement pénalisés. Les reprises d’études y sont également beaucoup plus accessibles.
Le système suédois permet par exemple d’obtenir des aides financières jusqu’à l’âge de 57 ans via l’agence publique CSN, avec la possibilité d’accéder à des prêts à faible coût.
En France, la césure existe officiellement depuis 2015 mais reste très encadrée. Les étudiants doivent justifier leur projet et obtenir l’accord de leur établissement.
Selon un rapport du Céreq publié en 2025, les parcours discontinus restent souvent mal perçus sur le marché du travail français, contrairement à d’autres pays européens.
Les limites du modèle français apparaissent de plus en plus clairement
Les difficultés d’orientation et les échecs en licence continuent de peser lourdement sur le système français.
D’après Dorian Vancoppenolle, près d’un étudiant sur cinq se réoriente dès la première année d’études supérieures.
Dans un rapport publié en 2024, la Cour des comptes rappelait que seuls 36 % des étudiants obtiennent leur licence en trois ans.
Les redoublements, abandons et réorientations représentent un coût humain mais aussi financier important pour les étudiants comme pour l’État.
Malgré plusieurs réformes, comme le plan Réussir en licence ou la loi ORE de 2018, les difficultés persistent encore aujourd’hui.
Vers un modèle plus souple en France ?
Pour de nombreux chercheurs, le système français gagnerait à intégrer davantage de flexibilité, d’expériences professionnelles et de possibilités de reprise d’études.
Nicolas Charles estime notamment que les expériences acquises hors du cadre scolaire devraient être davantage prises en compte dans des procédures comme Parcoursup ou Mon Master.
Il plaide également pour un accès plus équitable à la reprise d’études et pour une meilleure protection des jeunes qui souhaitent construire leur parcours de manière moins linéaire.
Dans un contexte où les trajectoires professionnelles deviennent de plus en plus mouvantes, plusieurs modèles européens montrent qu’il est possible de concilier flexibilité des parcours, réussite académique et insertion professionnelle.

SOURCE : letudiant.fr

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